Le roman de la performance culte de Marina Abramovic.

Naples, 1974. Andrea inaugure sa galerie d’art en introduisant une jeune artiste qui utilise son corps comme médium. Elle lui a littéralement coupé le souffle lors d’une performance à Belgrade. Ce soir, aucun invité ne sait ce qui l’attend. Six heures, enfermés, six longues heures, une table avec des objets, du plus anodin au plus meurtrier, et une liberté totale d’interagir avec l’artiste. Elle assume l’entière responsabilité de ce qui se déroulera. L’incrédulité cède la place à l’impatience, l’amusement à l’agacement, jusqu’à l’irruption de la violence. Tous deviennent alors témoins de leur propre bestialité. Au risque d’abandonner dans cette salle une part d’eux-mêmes.

Marie Petitcuénot signe un roman stupéfiant sur l’âme humaine. Au cours de ce huis clos où hommes et femmes lâchent la bride de leurs émotions, c’est un rite qui se joue, une épreuve dont on ressort aussi bouleversé que les spectateurs.


✍️ Auteure : Marie Petitcuénot (française)
📒 Maison d’édition : Heloise Ormesson
🖤 Genre : Littérature
📅 Sortie : 20 août 2026
📖 Pagination : 144 pages

📗 Début de lecture : 23 juin 2026
📕 Fin de lecture : 26 juin 2026
⭐ Ma note : 4/5


🪶 Mon avis

J’ai découvert Heures sauvages dans le cadre du Prix Talent Cultura et de la rentrée littéraire de septembre 2026.

Le jour où le public est devenu l’œuvre

Et si la véritable œuvre d’art n’était pas celle que l’on regarde, mais celle que l’on révèle malgré soi ?

Il existe des livres qui racontent une histoire. D’autres qui interrogent notre manière de regarder le monde. Heures sauvages appartient à cette seconde catégorie. En s’inspirant de la célèbre performance Rhythm 0 de Marina Abramović, réalisée à Naples en 1974, Marie Petitcuénot ne cherche pas à retranscrire un simple fait historique. Elle nous invite à assister à une expérience troublante qui dépasse largement le cadre de l’art contemporain pour questionner notre rapport à l’autre, à la violence, au consentement et à notre propre humanité.

Une lecture courte, intense, qui continue de résonner longtemps après avoir refermé le livre.

Quand l’art cesse d’être un spectacle

Avant d’ouvrir ce roman, je connaissais peu la performance de Marina Abramović. J’en avais entendu parler, sans jamais m’y être véritablement intéressée. C’est justement ce qui m’a fascinée au fil de ma lecture.

L’idée est d’une simplicité désarmante et pourtant d’une intelligence vertigineuse : une artiste décide de s’abandonner totalement au public pendant six heures. Face à elle, une table recouverte d’objets, des plus anodins aux plus dangereux. Les spectateurs peuvent en faire ce qu’ils veulent. Elle ne résistera pas. Elle assumera tout.

Sur le papier, cela ressemble à une performance artistique radicale. En réalité, Marina Abramović ne fait pas de son corps le cœur de son œuvre. Elle transforme le public en véritable sujet d’observation. Ce ne sont plus ses réactions qui comptent, mais celles des personnes venues la regarder.

C’est ce renversement qui m’a profondément captivée. L’art ne consiste plus à créer un objet à contempler : il devient un miroir tendu à chacun de nous.

Une montée de tension parfaitement orchestrée

Dès les premières pages, Marie Petitcuénot installe une atmosphère pesante. Son écriture est à la fois très descriptive et profondément psychologique. On visualise sans difficulté la galerie, les regards qui se croisent, les hésitations, les silences, puis cette tension qui s’épaissit jusqu’à devenir presque irrespirable.

Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la manière dont l’autrice construit cette montée en puissance. Avant chaque passage à l’acte, elle prend le temps de s’intéresser à celui ou celle qui va agir. Elle nous offre un aperçu de son passé, de ses blessures, de ses frustrations, de ses failles. Pendant quelques instants, on comprend presque ce qui pousse cette personne à franchir une nouvelle limite. Et c’est précisément ce qui rend le récit si dérangeant. Parce que comprendre n’est pas excuser.

Cette proximité psychologique nous place dans une position inconfortable. On saisit les mécanismes qui conduisent à la violence, sans jamais pouvoir les cautionner. Marie Petitcuénot nous rappelle ainsi que les monstres ne surgissent pas toujours de nulle part : ils peuvent être des êtres ordinaires, capables, petit à petit, de s’autoriser l’inacceptable.

Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ?

Le roman ne cesse de poser cette question.

Mais au fil de ma lecture, une autre interrogation s’est imposée à moi : jusqu’où suis-je prête à regarder ? Je me suis surprise à attendre. À attendre de voir qui saisirait le couteau. Qui oserait prendre le revolver. Jusqu’où les spectateurs iraient.

Et cette prise de conscience m’a profondément mise mal à l’aise. Bien sûr, je sais que je n’aurais jamais participé. Pourtant, comme tous les lecteurs, je voulais savoir jusqu’où cette escalade pouvait mener.

À cet instant, j’ai compris que le roman reproduisait la performance de Marina Abramović jusque dans notre propre lecture. Nous ne sommes plus seulement témoins de l’expérience. Nous devenons, nous aussi, des observateurs fascinés par ce qui pourrait arriver.

Cette curiosité est humaine mais profondément dérangeante.

Quand le consentement disparaît avec la vulnérabilité

Si beaucoup verront dans Heures sauvages une réflexion sur la violence collective, c’est un autre sujet qui m’a particulièrement frappée : celui du consentement.

Très rapidement, certains personnages semblent interpréter l’absence de réaction de Marina comme une autorisation implicite. Elle ne dit rien. Elle ne résiste pas. Alors certains finissent par considérer qu’ils peuvent disposer de son corps. Cette confusion est glaçante.

Elle fait écho à des débats toujours terriblement actuels. Le roman montre à quel point une femme vulnérable peut, aux yeux de certains, cesser d’être perçue comme une personne pour devenir un simple objet. Comme si l’absence de défense devenait un accord tacite.

Cette lecture m’a profondément remuée. Elle dépasse largement le contexte de la performance artistique pour interroger notre société et notre rapport au corps des femmes.

Une lumière dans l’obscurité

Au milieu de cette violence grandissante, un geste de bienveillance m’a particulièrement touchée. Sans en dévoiler davantage, il m’a rappelé qu’au cœur même des pires dérives, il subsiste toujours des personnes capables de protéger l’autre, de préserver un peu d’humanité lorsque tout semble basculer.

Ce contraste est essentiel.

Il évite au roman de sombrer dans un pessimisme absolu et rappelle que chacun reste libre de ses choix, même lorsque le groupe semble entraîner tout le monde dans la même direction.

Une seule réserve

Si cette lecture m’a captivée, un élément m’a tout de même laissée un peu plus sceptique. J’ai trouvé que l’escalade de la violence intervenait très rapidement. En seulement six heures, j’ai parfois eu du mal à croire que certaines personnes puissent abandonner aussi vite tous leurs repères moraux.

J’aurais également aimé que le roman pousse encore davantage certaines réflexions, notamment dans sa conclusion. En refermant le livre, je me suis surprise à penser : « Déjà ? » J’aurais voulu rester encore un peu dans cette expérience, quitte à être davantage bousculée.

C’est ce qui explique mon 4/5. Non pas parce que le roman manque de force, mais parce qu’il m’a donné envie d’aller encore plus loin.

Une lecture qui continue de nous observer

Il est rare qu’un livre nous fasse autant réfléchir à notre propre posture de lecteur. Avec Heures sauvages, Marie Petitcuénot ne raconte pas uniquement un épisode marquant de l’histoire de l’art contemporain. Elle nous tend un miroir.

La véritable question n’est finalement pas de savoir jusqu’où les personnages sont capables d’aller. La question est beaucoup plus inconfortable.

Qu’aurais-je fait à leur place ?
Aurais-je eu le courage d’intervenir ?
Aurais-je détourné le regard ?
Ou serais-je restée là, comme tant d’autres, à observer sans agir ?

C’est sans doute là que réside toute la puissance de ce roman. Il ne se contente pas de raconter une performance artistique devenue mythique. Il transforme chaque lecteur en participant silencieux de cette expérience.

Et lorsque l’on referme le livre, une certitude demeure : pendant quelques heures, ce n’est peut-être pas Marina Abramović qui était observée.

C’était nous.





💬 Citations

Si l’artiste meurt, alors la performance devient une scène de crime, et il n’y a plus rien de beau ni de sublime. Le sang doit rester en quantité symbolique. Dans la barbarie, l’humanité est broyée, et l’art avec elle.

Elle a proposé des objets, pas le scénario. Personne ne sait d’où viendra la douleur. Il y en aura, c’est certain, tous s’y préparent. La douleur pour elle.

Être autorisé par l’État à créer en dehors du giron de l’État.

Tu ne tueras point. Jusqu’à quand.

Les gens normaux qui aiment leur femme, leurs enfants, qui les consolent, qui beurrent les tartines le matin dans l’odeur ronde de café brûlant. Ceux qui ont l’air honnêtes, ceux qui ont l’air gentils, inoffensifs. Elle n’y croit pas un instant, elle voudrait voir si la rage est accidentelle, si elle ne tombe que sur certaines personnes, sur certaines familles.

Il est l’ombre de lui-même. Il ne pense plus qu’à elle.

En leur donnant du temps, ils perdront tout repère, ils agiront comme s’ils disposaient d’un espace sans jugement, une exception, un accident. On arrête les horloges, on fige le temps, on leur offre l’infini et l’impunité. On verra ce qu’il y a après la patience, les politesses et l’inconfort de rester debout.


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Caroline

♡ Bienvenue ♡
Je relis, j’annote, je surligne… pour ne rien oublier de mes lectures. Pour chaque tome, je rédige des chroniques avec mon avis, mais aussi des résumés spoilants.
L’objectif : Nous permettre de nous replonger dans l’histoire sans avoir à relire tout le livre avant de continuer la saga.
➳ Pratique, non ?